Coinçé entre protection de votre vie privée & construction de votre capital social en ligne?

Cet article est très largement inspiré (certains extraits sont repris) d’une publication datant de 2013 d’Antonio A. Casilli (TELECOM ParisTech / EHESS), dans la Revue française des sciences de l’information et de la communication dont le contenu est mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution (pas d’utilisation commerciale; partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International).

Exit la vie privée?

L’hypothèse de la « fin de la vie privée » a été rendue possible grâce à un malentendu foncier relatif aux motivations d’usage des médias sociaux. Trop souvent les analystes et les commentateurs ont en effet pris pour une renonciation intégrale à la privacy ce qui en réalité n’est que l’actuation de formes de dévoilement stratégique d’informations personnelles à des fins de gestion du capital social en ligne.

Entre dévoilement stratégique de soi et démarche narcissique, vous avez le choix

La Naissance de Vénus Tableau de Sandro Botticelli (Wikimedia commons)
Oui, c’est bien la Naissance de Vénus, tableau majeur de Sandro Botticelli, peint vers 1484-1485 et conservé à la Galerie des Offices.

Jusqu’il y a une bonne dizaine d’années, le dévoilement de soi était interprété comme une forme d’« individualisme expressif » [Allard et Vandenberghe 2003], visant à produire et entretenir des « identités numériques » [Georges 2008]. Dans cette perspective, sans nécessairement dénoncer le « narcissisme » des usagers de blogs et de plateformes de communication Web [Leroux, 2010], il s’agissait principalement de distinguer des styles communicationnels et des typologies d’usagers, afin d’établir si certains d’entre eux sont plus enclins à une sur-représentation de soi qui irait jusqu’à « parader » (show-off) sur les médias sociaux [Aguiton, Cardon, Castelain, et al., 2009].

Ces « patterns d’auto-exhibition » sont en fait corrélés à des différences socio-démographiques que les études existantes en sciences sociales ont déjà mises au jour. Parmi ces différences,

  • le genre a une incidence importante sur la quantité de temps passé sur l’Internet, sur le choix et le type d’utilisation des services en ligne [Wasserman et Richmond-Abbott 2005 ; Fogel et Nehmad 2008];
  • l’âge est également pertinent, ce qui rejoint l’idée souvent admise que les jeunes générations d’utilisateurs d’Internet seraient beaucoup moins conservatrices en matière de privacy. Les risques d’une existence ouverte et traçable pour les adolescents et les enfants [Barnes 2006 ; Boyd et Marwick 2011] polarisent encore davantage les réactions des détracteurs ainsi que des partisans de la « fin de la vie privée ». Malgré la rhétorique ambiante autour du concept controversé de digital natives, même les utilisateurs les plus jeunes ne négligent pas ces enjeux, montrant en réalité un tableau complexe et varié de comportements. En particulier, le statut socioéconomique influe sur la fréquence d’usage des services de communication numériques, ainsi que le niveau des compétences informatiques, dont dépend la capacité des utilisateurs à ajuster les paramètres de confidentialité [Boyd et Hargittai 2010].

Identité numérique, présence en ligne et traces visibles

“Dans la mesure où elles ne permettent pas de valider ni de réfuter l’hypothèse de la fin de la vie privée, ces orientations de recherche ont été progressivement dépassées au profit d’approches plus attentives aux dimensions méso- et macro-sociales. Ainsi laisse-t-on de côté la catégorie d’ « identité » pour regarder plutôt la production de « présence en ligne » au travers de traces visibles qui documentent les activités des usagers et leurs interactions avec autrui [Merzeau, 2010 ; Casilli, 2012 ; Licoppe, 2012]. Les enjeux personnels se font collectifs, et le dévoilement de soi apparaît de plus en plus lié à la création de lien social en ligne, s’intégrant dans de véritables stratégies d’usage finalisées à la capacitation personnelle, professionnelle, culturelle ou politique. De ce fait, les pratiques de dévoilement engagent des processus sociaux complexes de reconnaissance réciproque des rôles et des statuts” [Granjon & Denouël, 2010].

“La question des motivations de la révélation de soi, de ses préférences et conduites, laisse la place à l’étude des structures sociales des groupes humains et des collectivités permettant une articulation entre éléments intimes et publics. Le regard des chercheurs se porte alors sur les modalités de gestion du capital social des usagers au travers de l’ajustement de leur présentation en ligne et de la mise en commun de détails sélectionnés ayant trait à leur sphère intime. La notion de capital social désigne dans ce contexte l’acquisition, via des relations médiatisées pas les TIC, de ressources matérielles, informationnelles ou émotionnelles. Elle est inévitablement soumise à des contraintes et à des coûts, à laquelle la perte de privacy s’apparente : se faire connaître oblige à sacrifier une partie de sa vie privée, afin d’attirer des connexions, notamment par des personnes pouvant sympathiser avec ses propres caractéristiques, pratiques et opinions” [Casilli 2010b].

La négociation (permanente) de la privacy comme processus collectif

“Nos sociétés assistent non pas à la fin inéluctable de la vie privée, mais à une reformulation et à un élargissement de notre compréhension et de nos modalités de construction sociale de nos sphères personnelles. Notre vision de la vie privée a changé jusqu’à devenir presque méconnaissable. Mais notre besoin de protéger notre intimité et nos informations personnelles est bel et bien là. Si certains ont pu croire, à un moment, à la possibilité de renoncer aux valeurs de la privacy, c’est à cause de l’ampleur même de nos attentes à l’égard de sa protection.

Nous sommes passés d’une vision monodirectionnelle et idéalisée de la vie privée, envisagée comme un noyau de données sensibles exposées au risque d’une pénétration depuis l’extérieur, à une nouvelle vision de la privacy comme négociation incessante, dans un cadre de complexité sociale et technologique.”

https://fr.linkedin.com/pulse/peut-on-g%C3%A9rer-son-e-reputation-vite-et-bien-serge-dielens

Conclusion: négocions notre vie privée !

“La conceptualisation de la vie privée qui en ressort est façonnée à la fois par les attitudes et les comportements variés d’une multitude d’utilisateurs en réseau, par les efforts « d’entrepreneuriat de morale » des acteurs économiques, par des dynamiques historiques et des transformations des législations nationales. La notion de privacy as negotiation permet également de prendre en compte les motivations des utilisateurs individuels, dans leur articulation avec les intérêts du secteur privé, d’une part, et les pouvoirs étatiques, de l’autre.

La négociation de la vie privée se vit avant tout comme une négociation collective, conflictuelle et itérative, visant à adapter les règles et les termes d’un service aux besoins de ses utilisateurs. Le processus de détermination des conditions d’usage est jalonné par une série de batailles et de controverses que les acteurs publics ont encore du mal à encadrer et résoudre… mais que les propriétaires de grandes exploitations de données et les concepteurs de plateformes de socialisation en ligne sont encore loin d’avoir gagnées.”

*** En pratique: Comment négocier sa privée et la protéger? ***

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